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Vivre les yeux grands fermés

 

Raymond Lemieux

Au cours des trente dernières années, les écarts de salaire entre riches et pauvres ont presque doublé : indice, parmi d’autres, des fossés qui se creusent partout dans le monde. À la façon de mur bétonnés, et tout aussi efficaces, ils séparent ceux qui continuent de s’enrichir de ceux qui ne cessent de s’appauvrir, et cette écart ne cessent s’élargir. Chaque année, l’ONG Oxfam tire l’alarme note 1 : Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout (2015), Une économie au service des 1 % (2016). Elle revendique, en 2017, Une économie au service des 99%, alors qu’au Canada même, les deux citoyens les plus riches possèdent autant que 30% des plus pauvres et que sur le plan planétaire, huit personnes détiennent autant de richesses que la moitié la moins nantie de la population.

Des univers étanches et opaques

Les univers des uns et des autres deviennent étanches : non seulement on ne vit pas dans les mêmes quartiers, mais on ne mange pas la même nourriture, on ne se déplace pas de la même façon, on ne consomme pas les mêmes biens culturels, on n’a pas accès aux mêmes soins, on ne meurt pas de la même façon. La pauvreté aujourd’hui ne s’étale plus dans les campagnes, elle se concentre dans les villes, là où on cherche à survivre au plus près des services disponibles : hôpitaux et dispensaires, refuges, soupes populaires, etc. C’est là que se refugient les sans-abris et, comme disait Philippe de Néri voici près de cinq siècles (c’est-à-dire à l’aube de la modernité), les « pauvres mal guéris », ces itinérants à l’équilibre précaire qui échappent à la vigilance des institutions. Les écarts d’espérance de vie, entre les quartiers riches et pauvres des grandes villes, peuvent aller jusqu’à 28 ans. Point n’est besoin de s’exiler pour s’en rendre compte : un enfant naissant aujourd’hui dans Hochelaga-Maisonneuve peut espérer vivre 11 ans de moins qu’un enfant naissant à Westmount.

On n’en finirait pas d’inventorier les murs qui s’érigent ainsi entre les humains et, surtout, d’en mesurer l’opacité. Ils menacent évidemment le bien commun, matérialisant une fracture sociale qui non seulement sépare les pays dits développés et les autres, ni même, comme on la trouve toujours aux États-Unis, les Blancs et les Noirs, mais déchire le tissu humain de toutes les sociétés, brisant partout les essais de solidarité. Elle ne propose pas une culture égalitaire  ‒ comme s’en gaussent les idéologies des puissants ‒ mais impose une structure radicalement inégalitaire, une véritable néoféodalité note 2dans laquelle chacun doit surmonter, quotidiennement, la honte de ne pas être à la hauteur de son voisin.

La nature même du libéralisme

Plusieurs facteurs contribuent à cette fracture. Le premier, le plus structurel en quelque sorte, est sans doute inhérent à la nature même du libéralisme, tel qu’on l’a conçu au dix-septième siècle et dont le mythe fondateur proclame l’avènement d’un équilibre purement mécanique, l’égoïsme des uns venant tempérer l’égoïsme des autres. Ce mythe, celui de la main invisible, est bien sûr contredit partout, dans la nature comme dans la culture. Il suffit de faire un peu d’ornithologie pour se rendre compte qu’un prédateur dominant crée toujours le vide autour de lui : non seulement tous les autres oiseaux se taisent, mais littéralement ils disparaissent de l’environnement. Que la loi du plus fort sévisse dans la nature, cela est certes vérifiable. Mais les humains n’auraient-ils qu’une cervelle d’oiseau ? N’ont-ils pas la possibilité ‒ et la responsabilité ‒ de réfléchir pour aménager des lieux de partage, de convivialité et de justice ? Ne sont-ils pas responsables de leur maison commune ?

L’aveuglement

Un autre facteur, plus conjoncturel celui-ci mais tout aussi généralisé, est l’aveuglement. Puisque la pauvreté se concentre en certains lieux il suffit de les éviter. Pour fuir la violence de ce qu’on saurait voir, il suffit parfois de traverser la rue, comme me le recommandait avec sollicitude, il y a quelques années, la responsable d’une résidence universitaire à Chicago. On raconte qu’au dix-huitième siècle, alors que sévissait aussi le commerce triangulaire entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, fut jouée sur le pont d’un navire négrier en rade de Bordeaux, la pièce de Voltaire Alzire et les Américains. C’était aussi, ne l’oublions pas, l’époque des Lumières. Les bourgeois éclairés invités au spectacle, bien intentionnés, purent s’émouvoir et pleurer sur le sort de la princesse Alzire, sans voir les dizaines de malheureux croupissant dans les cales, sous leurs pieds, avant d’être assujettis aux maîtres planteurs de la Colonie s’ils survivaient à la traversée.

L’anecdote illustre une réalité bien contemporaine : nos regards ne sont pas les mêmes selon qu’on est riche ou pauvre. La vue des humains est conditionnée par leur désir et celui-ci s’enracine dans la place qu’ils tiennent les uns parmi les autres. Chacun est responsable de son regard, certes, mais chacun peut aussi fermer les yeux. Dans les sociétés contemporaines hyper-hiérarchisées, réglées par l’ostentation de la richesse, puissants et misérables n’ont pas accès à la même vue. Et paradoxalement, c’est le regard des riches qui est davantage obstrué, tout simplement parce qu’ils ont davantage à perdre s’ils ouvrent les yeux. L’aveuglement va de pair avec les privilèges auxquels nous croyons avoir droit et les fragiles dominations que nous exerçons.

Voir est déstabilisant. L’autre représente l’inconnu. Aussi fait-il peur. Aussi construit-on sans cesse des murs pour s’en protéger en gardant les yeux grand fermés note 3 pour se croire à l’abri des violences que, du même coup, on attise.

Notes

1. Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout (2015), Une économie au service des 1 % (2016) et, pour 2017, milite pour Une économie au service des 99%, voir, sur la toile, les sites portant ces titres : https://www.oxfam.org/fr/rapports

2. L’expression est de Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, dans  L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005, 323 p.

3. Eyes wide shut, film de Stanley Kubrick (Warner Bros, 1999, 159 m.). De de jeunes bourgeois bien nantis, intellectuellement et financièrement, s’y aveuglent jusqu’à en mourir.


vol 122, no 1 • Mars 2017

 

 

toile de Mathilde Renaud

Oeuvre © toile de Mathilde Renaud

 

 

 

Visuel du haut © DepositPhotos, Nuvolanevicata

 

 

 

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