Gilberte Buissière

Être missionnaire de la miséricorde

 

Entrevue avec Gilberte Buissière, c.n.d.

Gilberte Bussière, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame, kidnappée au Cameroun dans la nuit du 4 au 5 avril 2014 par les Boko Haram, est interviewée par une consoeur. Elle nous partage humblement son expérience spirituelle.

LC. Vous étiez enseignante à Arthabaska, engagée dans différents mouvements de la paroisse; d’où vous est venu ce déplacement vers l’extrême nord Cameroun?

GB. L’appel à la vie missionnaire s’est manifesté en 1979 par une demande de notre supérieure générale; il s’agissait de la fondation d’une communauté avec trois autres compagnes. Je ne croyais pas avoir une vocation missionnaire à l’étranger; c’est donc dans la nudité de la foi que j’ai reçu cette nomination inattendue. J’ai fait confiance à Dieu qui me connaît, qui m’aime et qui sait où il veut me conduire et je suis partie…

 

LC. Qu’avez-vous découvert dans votre expérience de vie et de travail là-bas?

GB. Ces gens pauvres vivent de belles valeurs familiales, communautaires et religieuses. Ils croient en Dieu et plusieurs connaissent sa Parole. Ils acceptent de dépendre de Lui parce qu’ils ont la sagesse de croire que Dieu n’abandonne jamais ses enfants. La pauvreté ne les empêche pas d’être heureux, souriants et toujours prêts à partager le peu qu’ils ont. Je crois que la pauvreté les rend libres intérieurement.

 

LC. C’est quoi pour vous faire œuvre d’évangélisation?
GB. Pour moi, c’est d’abord être témoin par mon visage, mes gestes et mes paroles que Dieu le Père aime chacune, chacun tel qu’il est. J’essaie de me faire proche des personnes pour les écouter, compatir à leurs souffrances et leur faire découvrir le meilleur d’elles-mêmes, leurs richesses personnelles, culturelles, religieuses et ce qu’elles portent de plus beau dans leur cœur : la présence de Dieu qui les aime.

J’ai travaillé avec des groupes de jeunes; chaque semaine, une cinquantaine se réunissaient pour partager la Parole de Dieu et chercher comment la mettre en pratique. Ils visitaient des malades et des veuves, leur apportaient de l’eau et du bois. À Noël et à Pâques, ils allaient leur porter un sac de mil, de la viande, du savon, du sel, des allumettes…
J’ai aussi œuvré à l’évangélisation dans les communautés ecclésiales vivantes (CEV) où, de vingt à quarante personnes du quartier se réunissaient chaque semaine pour approfondir la Parole de Dieu du dimanche et s’aider à la mettre en pratique.
À l’école, nous avions 550 élèves, des catholiques, des protestants, des pentecôtistes, des adventistes, des musulmans et des animistes. Tous participaient au cours d’enseignement religieux et plusieurs venaient aux rencontres des « Amis de Jésus ».

 

LC. Qu’est-ce que votre vie missionnaire vous a fait découvrir?
GB. J’ai découvert que croire, c’est ouvrir mon cœur au projet de Dieu, à son désir que tous et toutes se sachent aimer comme des fils et des filles d’un même Père plein de tendresse et de miséricorde. Ma foi m’a permis de répondre aux différents appels de Dieu, à ses propositions et à ses envois dans des endroits éloignés afin que des enfants puissent être scolarisés et apprendre à connaître Jésus.
Lorsque je parcourais 12 km à pied pour me rendre à une école et 6 km pour arriver à une autre et 1h30 pour escalader une montagne où d’autres enfants m’attendaient, j’avais le temps de goûter la présence aimante de Dieu, de vivre de bons moments d’intimité avec Lui. C’est ce qui me donnait du courage pour aller jusqu’au bout sous un soleil ardent et une température de 35 à 40 degrés. Quelle joie de dire « Bonjour » à tous ceux et celles que je rencontrais sur la route et de voir leur visage s’illuminer; ils étaient tellement heureux de me voir marcher comme eux qu’ils me donnaient des arachides et du mil.

 

LC. Vous demeurez discrète sur votre capture par les Boko Haram; pourriez-vous nous en parler?
GB. Quelques heures avant d’être prise comme otage, j’avais écrit à quelques amies : Dans les moments difficiles, nous avons besoin de nous rappeler avec beaucoup de foi et d’espérance cette parole de l’Évangile : « Moi, je suis la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, il vivra ». À ce moment-là, je ne savais pas que quelques heures plus tard, je serais capturée.
Ils sont venus la nuit m’enlever et ils ont également capturé deux prêtres de la paroisse. Les ravisseurs m'ont tirée à travers le champ pour m'amener à la voiture où se trouvaient 7 ravisseurs armés. Le voyage a duré 11 heures. J’ai vécu des moments de peur et d’angoisse. Il m’a fallu lâcher prise parce que je n’avais pas voulu cette situation de total dépouillement matériel. La seule chose que je pouvais faire, c’était de changer mes attitudes pour vivre ce que j’avais à vivre dans la foi, la confiance, l’abandon et l’espérance. Je n’avais jamais goûté la présence de Dieu, sa Parole et la prière avec autant de profondeur. J’avais l’impression que ce n’était pas moi qui vivais cette expérience mais que c’était un Autre qui la vivait en moi car je sentais une paix et une liberté intérieure profonde. Je répétais : Fais en moi ce que tu as le goût de faire. Donne-moi la grâce de me laisser faire.

 

LC. Quelles relations était-il possible d’établir avec vos ravisseurs?
GB. On nous avait confié à des gardiens. En regardant ces jeunes de 14 à 25 ans, j’ai crû que j’étais vraiment en mission dans ce milieu islamiste, milieu de guerre, de bombardement et en même temps, milieu de prières chrétiennes et musulmanes récitées au même moment. Comme Jésus, j’ai regardé ces jeunes sans espoir comme des enfants de Dieu et mes frères. J’ai essayé d’être le reflet de l’amour du Christ ressuscité en étant bonne avec eux et en les remerciant pour les petits services qu’ils me rendaient. J’ai cru que tout cela faisait partie du plan d'amour de Dieu.

 

LC. Qu’est-ce qui vous a soutenue pendant votre captivité?
GB. Si j’ai été capable de vivre l’expérience de dépouillement total pendant 58 jours, c’est grâce à l’œuvre de Dieu dans sa Parole enracinée dans mon cœur. Comme nous étions trois, nous pouvions nous remémorer un texte de l’Évangile de Matthieu proposé par un père chaque matin. Après avoir marché en laissant pénétrer cette Parole en nous, nous nous retrouvions pour un partage pendant une bonne heure et ensuite venait le moment de la contemplation. Aussi, la prière fervente et persévérante des amis du Canada et de partout.

 

LC. Quel sentiment ressentez-vous face à vos ravisseurs et à vos gardiens?
J’éprouve un sentiment de compassion. Je revois ces personnes comme des jeunes sans espoir. Ils ne sont pas scolarisés, ils vivent dans un milieu très pauvre. Ils ont l’air heureux de faire partie des Boko Haram car ils mangent trois fois par jour, ils ont une tenue militaire et ils portent un fusil. Ils ont l’impression d’être quelqu’un et de retrouver leur dignité même s’ils sont eux-mêmes captifs. Lorsque nous avons été libérés, ils se cachaient afin que le chef ne les voit pas et ils nous envoyaient la main en souriant pour nous dire qu’ils partageaient notre joie d’être enfin libérés. Jésus les a sûrement rencontrés à travers notre présence fraternelle, notre paix et notre prière pour eux. Je continue de prier pour nos ravisseurs et nos gardiens.

 

LC. En ce 21e siècle, quel est pour vous l’élément essentiel de l’évangélisation ?
GB. Être des donneurs et des donneuses de sens. Ne pas avoir peur d’affirmer que nous croyons en Dieu et que cela nous rend heureux d’être croyants parce que Dieu donne un sens à notre vie. Cela peut se faire sans parole : le regard lumineux d’une personne, le visage joyeux, l’écoute compatissante, un geste de partage, de pardon peuvent réveiller chez les autres le désir de Dieu. Être des témoins crédibles qui expriment à chacun, « Toi aussi, le Père t’aime ».

 

Je nous souhaite en cette année jubilaire de la miséricorde d’être des témoins crédibles et joyeux de la Parole qui libère et donne la Vie.

 

La Tribune

La Presse

vol 121, no 2 • juillet 2016

 

La famille, maison

Photos@Congrégation Notre-Dame

 

 

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