crocus

Le Dieu vivant

 

Gaston Sauvé


Avons-nous affaire à une idole, à une création de notre imaginaire, à une forme d’opium virtuel ? Ou, au contraire, sommes-nous confrontés à une réalité insaisissable, incontournable, une dimension qui nous dépasse et nous enveloppe?
L’homme ou la femme d’aujourd’hui est un être religieux, même en ces temps de profonde sécularisation. Quel est ce dieu dont on parle, ce dieu qu'on se donne et invoque, ce dieu qu’on ignore ou qu'on rejette dans le ridicule?

Il est long le chemin de la rencontre et les événements qui le marquent sont imprévisibles. Ces questions n’ont pas commencé à se poser avec notre époque. Elles partent du plus profond du coeur de l’être humain.

Dieu prend l’initiative de la rencontre. “Il se fait connaître”. Je relis le récit du Buisson ardent où Moïse est confronté à un feu étrange qui brûle mais ne se consume pas. “Moïse, Moïse”, “me voici”. “N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tut e tiens est une terre sainte” (Ex, 3, 4-5). Dieu choisit le lieu de la rencontre. Son premier souci est la misère de son peuple: “J’ai vu la misère de mon peuple. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs; oui je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer” (Ex 3, 7-8). Et Moïse est interpellé personnellement : “maintenant va, je t’envoie auprès de Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple…” (Ex 3, 10). Et Moïse se débat pour se défaire de cette mission et il se demande que répondre à la question: “quel est son nom?”
“Je suis celui qui est” (v. 14), “ je serai avec toi” (v. 12).

Dieu ne se laisse pas posséder, ni utiliser; il se dévoile dans l’intervention, dans l’action qui conduira à la libération de l’esclavage de son peuple et à la fin de l’oppression. Alors commence la longue marche vers la liberté, la difficile sortie de la soumission, de la dépendance, de l’accès à l’autonomie et à la responsabilité.

Dieu s'identifie à son peuple. Il est le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, ces pères avec qui Il avait fait alliance. Il se souvient.

Nous disons dans l'une de nos prières, "Celui qui est, qui était et qui vient". Dieu vient pour libérer, sortir de la misère, redonner vie, retrouver la dignité perdue et bafouée, abolir l'exploitation qui aliène et réduit à rien tout sentiment de valeur personnelle et même toute volonté de s'indigner et de s'affranchir.

Ses envoyés il les a choisis et il fait réussir leur dessein (Is 44, 26). C'est l'expérience de Moïse, une expérience de foi et d'engagement à travers les temps de clarté et d'obscurité, où Dieu est lumière dans la nuit, et présence au long du jour.

Comme il est difficile de faire confiance et de vivre cette aventure. Par instinct, nous sommes à la recherche de la sécurité, de la reconnaissance et de l'affection, du pouvoir qui nous permet de dominer et de prendre le contrôle. Ce besoin de possession pénètre toutes nos actions et nos relations. Jusqu'au niveau de l'expérience spirituelle et religieuse, nous tentons de nous donner le Dieu que nous désirons, de négocier d'égal à égal, d'y avoir notre volonté accomplie, selon nos propres desseins.

Ultimement, nous nous donnons nos idoles pour qu'elles nous servent et nous obéissent. Et nous attendons d'elles le salut. Le travail de nos mains est détourné pour être transformé en cette idole. L'expérience est bien connue et le prophète Isaie la décrit de façon imagée: "avec le reste il fait un dieu, son idole, et il se proterne devant lui, l'adore et le prie et dit: sauve-moi car tu es mon dieu"(Is 44, 17).

Que faisons-nous de la technologie, de la richesse financière, de la performance physique et sportive, du jeu, du sexe, de la nourriture? Tout ce que nous avons fait et construit peut aussi être détourné de sa fin ultime et asservi à notre besoin d'idolâtrer, posséder et contrôler.

Dieu vient au devant, à notre rencontre, et se laisse rencontrer. C'est dans l'ouverture du coeur, dans le regard qui se tourne vers son visage, dans l'expérience de sa propre impuissance, dans la découverte de ses limites si proches, c'est là que Dieu se dévoile. Le psaume le dit bien: "d'un coeur brisé, broyé, Dieu, tu n'as point de mépris" (Ps 51, 19).
Jésus a confronté l'hypocrisie, le double langage, la dureté du coeur, la fermeture à la souffrance de son semblable, la possession sans égard au pauvre, l'absence de miséricorde.
Il s'est tourné vers les petits, les laissés pour compte, les méprisés et les marginaux, les condamnés et les rejetés, les possédés, enfin vers tous ceux qui ne sont pas utiles au pouvoir et à son maintien.

En ces temps de perte de nombre de repères dans nos sociétés profondément perturbées, que nous reste-t-il de tout ce que nous avons érigé et des certitudes que nous avions acquises, de la confiance en nos moyens?

L'homme, la femme, partout vivent et sentent la menace. Quel est notre avenir comme humain et celui de nos enfants? C'est dans l'ouverture à l'autre, à travers la compassion, en se laissant toucher au fond des entrailles mêmes, c'est là que Dieu vient, nous rencontre, nous remet en marche, nous pousse à nous engager, nous fait entrevoir un salut possible et une espérance.

Le Dieu vivant veut un homme vivant, debout. "La gloire de Dieu, c'est que l'homme vive" disait Irénée de Lyon, au 4e siècle de notre ère. Nous menons un combat de longue haleine et inachevé.



vol 120, no 2 • 15 avril 2015

 

rocher au Bic

Photos @ Josée Richard

 

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