bouleau

Regard de croyante sur sa spiritualité

 

Samia Amor

« Il ne s’agit que d’un seul et même amour,
et c’est dans le livre de l’amour humain qu’il faut
apprendre à lire la règle de l’amour divin »
Rûzbehân
note

 

Qu’est-ce que la spiritualité? Tout le monde en parle, mais chacun la comprend comme il l’entend. Dans l’étymologie latine et chrétienne, spiritus, elle prend la signification de « la vie de l’esprit » et présume d’une croyance en un Dieu spirituel. Mais, dans un univers marqué par un émiettement du religieux, sa supplantation au quotidien par des références profanes, et une expérience pragmatique, la spiritualité revêt une forme plurielle, autant ancrée dans le religieux que dans le non religieux. Dans ce contexte marqué par la diversité, qu’est-ce la spiritualité en islam dans ma perspective de croyante?

Avant de répondre à la question, je souhaiterais apporter deux brèves clarifications. D’une part, l’islam possède une vision unitaire de l’homme. Ce qui signifie qu’il ignore la dichotomie entre l’esprit et le corps, et entre la contemplation et l’action. Il préconise une unité de l’être malgré sa complexité à l’instar de l’unicité absolue divine. D’autre part, une tendance médiatique de plus en plus prégnante, associe la spiritualité au soufisme. La représentation subséquente dégage une opposition entre un islam « soft » minoritaire et un islam « hard » majoritaire. Loin d’être une branche de l’islam, le soufisme représente la dimension intérieure de la foi, c’est-à-dire la possibilité de la vivre avec conscience dans un comportement responsable. Après avoir relevé ces deux particularités, j’aborderai la question à partir de deux indications : ma compréhension de la spiritualité en islam et son apport dans ma vie.

MA SPIRITUALITÉ EN ISLAM

Au préalable, il y a lieu de préciser que ma spiritualité demeure intimement incarnée dans l’islam, entendu comme un système de croyances. Et en raison de cet enracinement, elle peut être présentée à travers trois paramètres : un rendez-vous, une acceptation et un défi.

L’expérience spirituelle de la rencontre avec Dieu est survenue au détour d’un questionnement existentiel, posé à mon père, sur la raison de l’existence lorsque la vie se termine par la mort. Sa réponse paraissait évidente, du moins pour lui et à cette époque : « Dieu est « Rahim » comme une mère, c’est-à-dire infiniment bon et d’un amour inconditionnel ». Ces paroles rassurantes, mais énigmatiques, m’ont ramenée à moi-même et à reformuler ma question initiale : qui est ce « Rahim » qui me permettrait de comprendre le sens de ma vie?

Le cortège d’interrogations m’orientait, et se poursuit, progressivement, vers une nouvelle voie, celle d’un cheminement en profondeur, tourné vers moi-même. Une telle démarche d’intériorité m’a amenée, s’il me fallait trouver une réponse personnelle, à prendre conscience d’une double acceptation : celle de Dieu dans mon quotidien et celle de la réalité existentielle, avec son lot de bonheur et de malheur. Dès lors, la spiritualité à laquelle j’adhère ne constitue pas un moyen d’exprimer un déni de l’un ou de l’autre. Elle n’est pas une fuite de l’islam. Au contraire, elle dispose à un état d’esprit qui ménage l’aspiration à l’accès au chemin ascendant (al sirat al mustaqim). Chemin dans lequel nait, se développe et s’épanouit un sentiment de liberté intérieure, de croissance et de quiétude.

Cependant, le parcours dans l’affirmation d’une entité divine à proximité, est assorti d’un défi. Celui du dépassement de la condition humaine, saisie dans son nombrilisme et façonnée dans l’assouvissement des sens, de l’ego et de la pression sociale de conformité au modèle préétabli. Dès lors, mon inscription dans une spiritualité en islam porte l’exigence de vouloir vivre en cohésion avec les valeurs essentielles qu’il porte. Des valeurs dans lesquelles l’égalité humaine en raison de l’origine adamique commune et la justice sociale s’attribuent la primauté. Ce qui stimule vers une pratique de l’ihsan, c’est-à-dire un agir tourné vers la collectivité empreint de l’amour du prochain et du choix de répondre au mal par le bien. Même si cela semble décalé dans le contexte actuel.

Bref, en situation concrète, ces valeurs rendent nécessaire l’adoption d’un état d’esprit, c’est-à-dire d’une mise en disponibilité et d’une conduite éthique et responsable. Et elles présument d’un comportement à adopter dans la relation verticale avec Dieu et dans l’interaction horizontale avec les humains.

2- APPORT DE LA SPIRITUALITÉ

La spiritualité dans laquelle je me retrouve loin de se confiner, essentiellement, à une intériorité, se situe dans une quête permanente de rapprochement de Dieu, à travers mon semblable. Dans cette perspective, la démarche entreprise initie, progressivement, à l’identification des signes (ayat) qui rapprochent de l’un et de l’autre et qui témoignent d’un effort permanent (jihad) de leur compréhension. En faire ressortir le sens profond est, selon moi, une tâche de chaque instant. Il s’agit de les considérer comme des opportunités de mise en action de la foi, autant par le geste que par la parole, pour y saisir le sens de la justice, du pardon et de la paix qui les sous-tend.

De ma connaissance, la spiritualité en islam initie, de manière continue, à la transformation du point de vue personnel. Elle favorise la réalisation d’une communauté de vues centrée sur le rapprochement, l’entraide et la solidarité. Des valeurs particulièrement éprouvées par le déclin du tissu relationnel moderne. Cette spiritualité participe, alors, à la construction d’un terrain commun de l’humanité et qui passe par la reconnaissance de la dignité de son semblable et par l’acceptation de sa responsabilité envers lui. Une façon de voir, qui est loin d’être singulière, et qui est partagée par de nombreuses personnes, croyantes ou non, dans la discrétion et dans la quotidienneté.

En bref, mon entendement de la spiritualité consiste en une pédagogie de soi pour préparer la rencontre, l’accueil et la réception de mon semblable dans mon coeur. Ce cœur convié, par les versets coraniques, à la pureté, c’est-à-dire à être libéré de toute tentation.



Note : Baqli RUZBEHAN CHIRAZI, Le Jasmin des fidèles d’Amour, trad. Henry Corbin, Paris, Verdier, 1991, p. 160.

vol 120, no 2 • 15 avril 2015

Chandelle

Photo©BenCap

 

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