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L’émergence de nouvelles communautés religieuses
dans l’Église catholique du Québec

 

par Rick van Lier, o.p.


Conférence présentée au Colloque sur La vie consacrée dans le Canada contemporain,
Faculté de sciences religieuses - Université McGill, Montréal , 11 mai 2009
(version originale en anglais)

Parmi les signes actuels de la vitalité de la vie religieuse catholique au Canada et à travers le monde, on note l’émergence de nouvelles communautés religieuses. Ce phénomène a retenu mon attention dans les années 1990. Plus précisément, j’ai complété en 1996 une maîtrise en sociologie de la religion à l’Université Laval sur le thème de l’émergence de nouvelles communautés religieuses dans l’Église catholique du Québec avec une étude de cas portant sur la Famille Myriam Beth’léhem, communauté nouvelle fondée au Québec en 1978. Depuis lors, tout en travaillant sur d’autres sujets, je n’ai jamais cessé de m’intéresser à ces communautés : recherche, rédaction d’articles, cours et conférences, et finalement collaboration à un processus de dialogue entre communautés nouvelles et communautés anciennes sous l’égide de la Conférence religieuse canadienne. En outre, je travaille présentement à une thèse de doctorat en théologie, sous la direction du professeur Gilles Routhier de l’Université Laval. Ma thèse porte sur les nouvelles formes de vie consacrée.

Ce que j’aimerais vous présenter brièvement peut se résumer en trois points. Premièrement, la composition de ces communautés. Deuxièmement, certaines de leurs caractéristiques principales. Et troisièmement, quelques grandes questions que des chercheurs universitaires comme nous se doivent d’aborder dans une approche interdisciplinaire. Je tiens à signaler que je traiterai ici des communautés religieuses du Québec. Notons que c'est dans cette province que se trouvent la majorité des nouvelles communautés au Canada.

1.   La composition de ces communautés

1.1 Typologie

« De quoi parlez-vous? Qu’y a-t-il de si nouveau à propos de ces nouvelles communautés? » Ce sont là des questions qu’on m’a souvent posées. La nouveauté de ces communautés peut se comprendre à un double niveau.

1.1.1   La nouveauté chronologique :
des communautés fondées après la concile Vatican II

À un premier niveau, nous parlons de communautés qui ont fait leur apparition principalement après le concile Vatican II [1], et en particulier dans les années 1970 et 1980. Cette nouveauté doit donc d'abord être entendue en un sens chronologique.

1.1.2   Les formes de vie

Le second niveau concerne les formes de vie adoptées par ces nouvelles communautés. Ces formes de vie peuvent se subdiviser en deux catégories.

— Les formes canoniques de vie consacrée

Tout d’abord, nous trouvons des nouvelles communautés qui reproduisent le modèle des instituts religieux déjà existants et canoniquement approuvés (CIC, can. 607-709). Dans ces communautés, les hommes et les femmes vivent en communautés distinctes. Tous les membres sont célibataires. Ils professent les trois vœux canoniques (pauvreté, chasteté dans la célibat et obéissance). Certains de leurs membres sont également ordonnés diacres et prêtres. C’est le cas notamment de la Congrégation de Saint-Jean (St-Jérôme), des Fraternités monastiques de Jérusalem (Montréal) ou encore des Petits Frères de la Croix (Charlevoix).

— Les nouvelles formes de vie consacrée

Dans la seconde catégorie, nous trouvons des communautés qui présentent des caractéristiques nouvelles. L’innovation se retrouve surtout dans deux domaines.
 

• Les communautés nouvelles mixtes
Premièrement, ces communautés sont mixtes. Elles sont formées d’hommes et de femmes qui appartiennent à la même communauté. Ce trait se retrouve, par exemple, dans la Famille Myriam Beth’léhem (Baie-Comeau), dans la Famille Marie-Jeunesse (Sherbrooke) et ou encore dans la communauté Madonna House Apostolate (Combermere). Dans ces cas, tous les membres sont célibataires, ils professent les trois conseils évangéliques sous forme de vœux ou des promesses privés, et certains hommes sont ordonnés au ministère.

• Les communautés nouvelles plurivocationnelles
À cette première caractéristique, certaines communautés en ajoutent une seconde. Non seulement y trouvons-nous des hommes et des femmes qui appartiennent à la même communauté mais nous relevons chez les membres de ces communautés une pluralité de vocations ou d’états de vie : célibataires consacrés à Dieu par les trois vœux, ministres ordonnés (diacres, prêtres) mais aussi couples mariés et familles. Dans plusieurs communautés, les membres mariés sont plus nombreux que les célibataires. J’appelle ces groupes « communautés plurivocationnelles [2] ». La Communauté du Chemin Neuf (Montréal), la Communauté de l’Emmanuel (Québec), la Communauté des Béatitudes (Drummondville) sont parmi les plus importantes communautés de ce type.

 

1.2   Statistiques

Et maintenant quelques statistiques . Même si une enquête sociologique et démographique rigoureuse et approfondie reste encore à faire, j’estime qu’une vingtaine de nouvelles communautés sont apparues au Québec depuis le concile Vatican II. Parmi elles, le quart (1/4) reproduit la forme canonique classique des instituts religieux; les trois autres quarts (3/4) présentent les caractères d’une nouvelle forme de vie consacrée.

La majorité de ces communautés ont été fondées dans les années 1970, quelques-unes durant les années 1980 et finalement très peu au cours des années 1990. La Famille Marie-Jeunesse (Sherbrooke) et la Famille monastique du Cœur de Jésus (Chicoutimi) sont les fondations les plus récentes au Québec. Mais toutes ne sont pas d’origine québécoise. Environ la moitié provient du Québec alors que l’autre moitié vient de France. La Communauté de l’Emmanuel (Québec) et les Fraternités monastiques de Jérusalem (Montréal) sont parmi les dernières communautés arrivées de France.

En ce qui a trait au nombre de membres de ces communautés, nous n'avons pas encore de statistiques précises. Certaines communautés sont internationales et peuvent compter plusieurs milliers de membres qui vivent selon divers types d’appartenance (Communauté de l’Emmanuel, Communauté du Chemin-Neuf). Au Québec, ces communautés internationales peuvent avoir de 20 à 30 membres chacune. D’autres communautés, fondées au Québec, peuvent compter une centaine de membres (Famille Myriam Beth’léhem, Famille Marie-Jeunesse). Certaines de ces communautés essaiment également dans d’autres pays. Enfin, quelques communautés sont restées petites, entre 10 et 15 membres (Franciscains de l’Emmanuel).

Pour le reste du Canada, je n’ai pas encore vu d’étude sur le sujet. La communauté nouvelle la mieux connue au Canada anglophone est la communauté Madonna House Apostolate (Combermere). Les Compagnons de la Croix sont apparus à Ottawa, mais ils sont une société de vie apostolique et non un institut religieux ou une nouvelle forme de vie consacrée.

Nous savons tous que la vie religieuse est démographiquement plus présente au Québec que dans le reste du pays. Le phénomène des nouvelles communautés obéit à la même tendance. La chose a-t-elle quelque chose à voir avec la tradition française ?
Parmi les différents pays européens, c’est en France, à ma connaissance, qu’on trouve le plus de nouvelles fondations. La Conférence épiscopale française [3] en estime le nombre à 52. La majorité d’entre elles (37) ont leurs racines dans le Renouveau charismatique. Pendant ce temps, aux États-Unis, selon la dernière étude du Center for Applied Research in the Apostolate [4] (CARA), rattaché à l’Université de Georgetown, on compterait plus de 165 nouvelles fondations depuis 1965.

2. Leurs caractéristiques principales

Voyons maintenant certaines des caractéristiques principales de ces nouvelles communautés. Il y aurait beaucoup à dire . J’ai choisi de me concentrer sur cinq éléments, qui constituent des facteurs d'attrait pour les nouveaux membres.

2.1 Une forte vie de prière

Un phénomène remarquable qui concerne la grande majorité des nouvelles communautés, c’est l’importance qu’on y accorde à la prière. Or il ne s’agit pas là seulement d’un idéal mais d’une pratique concrète : il n’est pas rare que la prière (personnelle et communautaire) y occupe de deux à trois heures par jour.

Je remarque que plusieurs communautés se définissent comme monastiques ou au moins comme « semi-contemplatives ». En repensant à l’histoire de la vie religieuse, je formulerais l’hypothèse suivante : par rapport au modèle des congrégations apostoliques fondées au 19e et au début du 20e siècle, plusieurs de ces nouvelles communautés sont plus proches des traditions monastiques existantes ou des traditions conventuelles du Moyen Âge (Franciscains, Dominicains, Carmes).

2.2   Une vie religieuse visible

Autre caractéristique : la visibilité. La visibilité de la vie religieuse dans les nouvelles communautés joue à deux niveaux.

Le premier niveau est le plus important : c’est le témoignage personnel des membres. En règle générale, les membres des communautés nouvelles n’hésitent pas à parler ouvertement et de manière explicite de leur rencontre avec le Christ. Ils témoignent de leur cheminement spirituel, de leur vocation et de la joie qu’ils trouvent dans cette vocation.

Le deuxième niveau renvoie plutôt au monde des signes. Plusieurs communautés choisissent de porter un habit religieux, soit de style classique soit modernisé. Dans d’autres cas, les communautés choisissent de porter des vêtements simples et une croix. Dans tous les cas, on remarque un choix conscient d’être visible et reconnu en public. Les générations plus jeunes semblent particulièrement sensibles au témoignage qui s’exprime à travers ces différents signes.

2.3   Une mission axée sur l’évangélisation, l’éducation de la foi et l’expérience spirituelle

Historiquement, la vie religieuse est apparue en réponse à trois types de pauvreté : la pauvreté matérielle et physique, la pauvreté intellectuelle et finalement la pauvreté spirituelle. Parmi ces besoins , qui existent tous encore aujourd’hui, les nouvelles communautés sont particulièrement attentives au dernier type de pauvreté : la quête de sens, la relation à Dieu.

Au milieu de la société postchrétienne actuelle, il y a un besoin criant, celui d’une proclamation explicite de l’Évangile, d’une éducation de la foi et d'une expérience spirituelle puisant dans la rencontre de Dieu. La majorité des nouvelles communautés centrent leur mission sur ce type de besoin. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ignorent les autres champs d’activité apostolique (l’éducation, la santé, les services sociaux). Elles s'investissent également dans ces activités mais de façon moins développée sur le plan institutionnel que les congrégations apostoliques traditionnelles, qui sont d'ailleurs elles-mêmes incapables aujourd'hui de soutenir les grandes institutions qu’elles ont déjà eues .

2.4   Des projets apostoliques communs

Une autre caractéristique de plusieurs nouvelles communautés, c’est que même si leurs membres peuvent s’engager dans un apostolat individuel en fonction d’un talent particulier, plusieurs communautés choisissent de travailler ensemble (retraites, musique, édition, etc.) Cette décision naît souvent de ce qu’on accorde une valeur importante à une vie communautaire fraternelle, intense et joyeuse. Il faut dire que ces communautés ont un impact réel dans leur milieu en termes de témoignage et d’engagement apostolique. Encore là, il s’agit d’un facteur qui attire de nouveaux membres à ces communautés.

2.5. Une nouvelle forme de vie consacrée: une nouvelle étape dans le discernement ecclésial?

La dernière caractéristique que j’ai choisi de développer a déjà été évoquée dans mon premier point : un grand nombre de communautés nouvelles comprennent des hommes et des femmes qui appartiennent à divers états de vie. Au sujet de la mixité et de la plurivocationnalité des communautés nouvelles, l'Église – et plus précisément ses pasteurs – doit discerner si ces traits sont compatibles avec la théologie et les structures canoniques actuelles qui définissent la vie consacrée. À ce sujet, en 1998, le fondateur de la Communauté du Chemin Neuf, le jésuite français Laurent Fabre, écrivait : « Nous, nous n’avons pas encore vécu de véritable crise institutionnelle. Cela viendra certainement un jour : le point délicat sera sans doute entre les couples et les célibataires consacrés. C’est le point le plus original mais peut-être le plus fragile aussi [5]. » Ce que prédisait le père Fabre il y a dix ans est précisément ce que vivent aujourd’hui les communautés nouvelles.

Ce discernement doit se faire sous deux aspects. Après 30 ou 40 ans d’existence, les communautés nouvelles doivent faire le point sur leur expérience et évaluer la viabilité à long terme d'une vie commune composée d'hommes et de femmes, ainsi que de célibataires consacrés, de couples et de familles. Par ailleurs, du côté de l'Église, comme institution, la question débattue à Rome a trait au statut canonique à donner à ces communautés, qui sont reconnues pour l’instant comme des associations de fidèles. En ce sens, une question cruciale, au cœur du discernement – autant théologique que canonique – est de savoir si nous sommes en présence d'une nouvelle forme de vie consacrée. Cette question est particulièrement délicate en ce qui a trait au statut théologique des couples mariés au sein des communautés nouvelles plurivocationnelles. Il est à noter que le canon 605 du Code de droit canonique de l'Église catholique prévoit la possibilité au Saint-Siège de reconnaître de nouvelles formes de vie consacrée [6].

3. Des questions pour les chercheurs

J’aimerais conclure ce court exposé en vous faisant part de certaines des questions qui, à mon avis, devraient être étudiées dans une perspective interdisciplinaire.

3.1   La recherche en sociologie

Comme je l’ai signalé, nous manquons de renseignements sociologiques et démographiques sur les nouvelles communautés au Québec comme dans les autres régions du pays. Combien existe-t-il de fondations nouvelles au Canada? Combien de personnes cela représente-t-il? Où les trouve-t-on sur le plan géographique? Il nous faut suivre l’exemple de CARA aux États-Unis. Pour ma part, depuis une dizaine d’années, j’ai accumulé une bonne quantité d’information sur différentes nouvelles communautés. Cela pourrait constituer un bon point de départ pour une enquête sociologique plus ample et plus systématique.

3.2 La recherche en histoire

En lien avec la recherche sociologique, une enquête historique devrait être entreprise pour l’ensemble du Canada. Je dois dire que les origines historiques des nouvelles communautés, prises comme tout, n’ont pas encore été étudiées. Je ne connais qu’une étude historique poussée sur les nouvelles communautés; il s’agit de l’ouvrage d’Olivier Landron, Les communautés nouvelles. Nouveaux visages du catholicisme français, publié en France en 2004.

3.3 La recherche en théologie

Un troisième domaine de réflexion concerne la question du statut canonique des communautés nouvelles au sein de l'institution ecclésiale catholique. Et plus encore, en amont de cette question canonique se posent des questions de nature théologique. Une thèse de doctorat sur le canon 605 a été publiée, en 2001, par une religieuse australienne, Sœur Maria Casey, qui a étudié le droit canonique à l’Université Saint-Paul d’Ottawa. Cette étude offre un bon point de départ. Mais différentes questions qui relèvent de la théologie de la vie consacrée, de la théologie du laïcat et de l’ecclésiologie demandent d’être encore approfondies. C’est précisément le sujet sur lequel porte ma recherche de doctorat.

Notes

[1] Il y a des exceptions, par exemple, la Société du Christ Seigneur (1951), Madonna House Apostolate (1947), les Foyers de Charité de Marthe Robin (1936).

[2] Un terme emprunté à l'historien français Olivier Landron (Les communautés nouvelles. Nouveaux visages du catholicisme français, Paris, Cerf, coll. « Histoire », 2004, p. 6.).

[3] Conférence des évêques de France / « Groupe épiscopal pour le Renouveau charismatique », Répertoire des Communautés nouvelles, Paris, 1997, p. 1-8.

[4] Center for Applied Research in the Apostolate (CARA), Emerging Communities of Consecrated Life in the United States, Washington, DC, Georgetown University, 2006, p. 1.

[5] Laurent Fabre, « Communautés anciennes et communautés nouvelles », Vie consacrée, nos 1-2, 1998, p. 34.

[6] Sur cette question, du point de vue canonique, voir Maria Casey, Breaking from the Bud. New Forms of Consecrated Life, Burwood (Australie), Sisters of St. Joseph NSW, 2001, 301 p.
 
© Institut de pastorale des Dominicains, Qc, Canada. Tous droits réservés.

vol 119, no 4 • 15 juillet 2014

 

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Photo : diocèse d'Annecy

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