Eglise

Croire au grand jour…

 

par Jocelyn Girard


Depuis le début de ma vie adulte, le contexte de vie des croyants a beaucoup changé. Lorsque j’ai annoncé, par exemple, que je devenais « futur prêtre », en 1981, il y avait encore un noyau significatif de paroissiens en mesure d’accueillir cette annonce et de marquer leur encouragement. J’ai rencontré récemment un jeune homme ayant décidé d’entrer au Grand Séminaire et j’ai été renversé de voir à quel point il paraissait seul dans ce projet pourtant essentiellement communautaire!

J’ai été formé à une spiritualité de l’enfouissement. La foi, il n’était pas nécessaire de la crier sur les toits, il suffisait de la vivre intensément. Mon leitmotiv, c’était le levain dans la pâte, le sel qui donne de la saveur, le royaume qui croît mystérieusement au milieu du monde. Pour moi, cela signifiait qu’il me fallait tenter de suivre Jésus comme modèle et le prier discrètement. Prier en tout temps et agir autant que je le pouvais. Je n’ai pas poursuivi ma formation sacerdotale. En cherchant ma voie, j’ai trouvé Céline, mon épouse depuis 30 ans. En plus de l’amour, elle et moi étions heureux de partager une foi commune et désireux de mettre Jésus au centre de notre vie.

La tentation de l’envers et contre tous!

Dans le Québec tel qu’il est devenu, les croyants de toutes les religions ne peuvent s’empêcher de ressentir une certaine hostilité devant l’affichage de leur foi. Au cours de la dernière année, apparemment légitimés par un projet de laïcité restrictive, certains Québécois se sont délié la langue tandis que d’autres se sont permis de poser des gestes haineux à l’encontre des personnes portant sur elles les signes de leur appartenance religieuse, en particulier les femmes musulmanes. Cette attitude antireligieuse va au-delà de l’Islam. Elle affecte tous les croyants qui emportent leurs croyances dans la sphère publique.

La tentation du repli s’accroît dans un tel contexte de minorisation. Les catholiques, s’ils sont encore majoritaires sociologiquement, ont de plus en plus le sentiment de devenir ce petit reste face à une population « de souche » qui semble avoir abandonné non seulement la pratique rituelle, mais aussi tout rapport à l’Église comme référence en termes de repères moraux et même spirituels. Lorsqu’une telle minorité se sent attaquée dans ses valeurs fondamentales et qu’elle voit à quel point celles-ci sont bafouées ou ridiculisées, elle peut devenir obsédée au point de se mettre en croisade contre « le monde ». Envers et contre tous, des groupes se forment et manifestent bruyamment, réalisent des actions concertées, des rassemblements de prière, des interpellations publiques et parfois même des dénonciations à l’égard de certains évêques qui leur paraissent trop tièdes. Tout en respectant ces croyants, je ne suis pas en accord avec les moyens qu’ils déploient pour attirer l’attention. Ils me paraissent susciter plus d’animosité que d’adhésion et se complaire dans la persécution instrumentalisée en vue de « confirmer » la justesse de leur posture.

Prendre part aux enjeux

Alors de quelle manière vivre et exprimer ma foi dans un tel contexte? Étant agent de pastorale, il y a le risque de concentrer ma vie de croyant dans le cadre de mon travail, auprès des gens qui requièrent mes services. Afficher ses convictions de foi après les heures de pastorale peut être une source d’angoisse. L’indifférence ou le mépris des uns et des autres n’est jamais facile à affronter. On préfère alors se taire, ne pas faire de vague.

En réalité, les enjeux de société sont si essentiels au devenir de notre collectivité et de la planète, qu’il importe de ne pas les laisser uniquement entre les mains des personnes qui agiraient sans en référer aux valeurs fondamentales qui sont, le plus souvent, communes aux diverses traditions spirituelles. Il me semble donc qu’il faille sortir de l’enfouissement car les temps actuels ne cessent de nous mettre au défi de l’émergence. Dans une société séculière et plutôt laïciste, cela veut dire, pour moi, de ne jamais laisser dire des choses que je sais fausses sur la foi, l’Église ou « le » Dieu que je connais sans tenter de m’insérer dans la conversation en proposant une autre manière de voir que j’estime plus juste. Cela signifie me mettre en esprit de dialogue et désirer être en relations avec le monde, particulièrement ceux et celles qui expriment des opinions fortes, au risque de me faire rabrouer.

En marge de mon travail, je cherche à vivre ce dialogue par des moyens actuels, par exemple en ayant créé un profil Facebook avec l’intention de devenir « ami » du plus grand nombre possible, tout en restant moi-même. Ce n’est pas si facile lorsqu’on est un simple inconnu alors qu’on voit des personnalités s’accumuler sans effort des milliers d’amis! Pour moi, chaque relation est importante autant sur les réseaux réels que virtuels et il faut gagner le respect afin de pouvoir non seulement être relié, mais également partager de manière authentique.

En vue d’inviter ces contacts à discuter « chez moi », et comme j’ai un peu le sens de l’hospitalité, j’ai créé un premier blogue* où je tente d’établir des ponts entre ma perception de la culture actuelle, des questions de société et des valeurs spirituelles, éthiques et religieuses. Avec le temps, les visiteurs réguliers reviennent, d’autres passent de façon sporadique ou accidentelle. Après avoir longuement hésité, avec mon épouse, nous avons décidé de partager des morceaux de notre vie, ceux qui nous ont vus « dire oui » à la vie et à Dieu. C’est ainsi qu’est né un deuxième blogue** où la foi est clairement au cœur des récits de nos bonheurs qui passent principalement par la famille et nos enfants spéciaux parce que tous adoptés.

Du prosélytisme?

La religion est pointée du doigt comme la source de bien des maux dans notre société. Toute tentative de la présenter sous un jour favorable est vite soupçonnée d’embrigadement! Pour moi, toutefois, être qui je suis compte plus que de « faire des disciples ». En réalité, ce rôle appartient à l’Esprit Saint qui seul sait toucher les cœurs et les conduire, à son rythme, à Jésus. Alors, même si c’est toujours avec une certaine gêne, je me présente aisément aux gens que je côtoie comme un « agent de pastorale ». Pour les jeunes adultes, c’est un métier qui leur semble mystérieux, un peu comme un archéologue! Mais dès que le mot est lancé, la conversation s’enchaîne aussitôt. Il y a une véritable curiosité de la part des jeunes face aux convictions des uns et des autres. Je me suis plu, récemment, à proposer des covoiturages avec un organisme qui met des chauffeurs et des passagers en lien. Les heures passées à circuler sur les routes du Québec me paraissent depuis comme un véritable délice! J’apprends à connaître et à aimer les jeunes, à me conforter de leurs valeurs et de leur ouverture sur le monde.
Dans le monde actuel, les croyants doivent pouvoir oser, avec douceur et respect, s’épanouir en vérité et exprimer sereinement ce en qui ou en quoi ils croient. Être en dialogue, c’est ne pas imposer ni tenter de plaire en gommant les questions les moins au goût du jour. C’est aussi se mettre clairement du côté de l’opposition à toute forme d’intégrisme, même laïque, là où le dialogue n’existe pas! Enfin, être croyant dans un monde pluraliste, c’est d’abord et surtout prier, offrir, confier. Ce sont les trois mots qui enchantent mes journées : prier pour les situations, les gens, proches ou lointains; offrir mes joies et mes peines, mes talents et mes vulnérabilités; confier au Seigneur le jardin dont il est le tout, créateur, semeur, jardinier! Qu’il prenne lui-même ce dont il dispose déjà dans son cœur divin et qu’il m’appelle, au détour des heures, à « pousser », tout simplement. Ainsi ma foi n’aurait pas besoin de signes ostentatoires, car ma vie elle-même deviendrait un « ostensoir » de l’amour de Dieu.

* Le blogue Culture et Foi
** Le bonheur est dans les oui


vol 119, no 2 • 15 mars 2014

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Photo du haut © Bencap
Photo du côté © Josée Richard

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