Eglise

Le pouvoir de l'interdépendance

 

par Hanafi Tessa

 

« La société changera quand la morale et l’éthique investiront notre réflexion ». Cette citation de Pierre Rabhi reflète la logique qui sous-tend l’objet de cet article. Cet ailleurs différent, différent dans une optique d’un progrès humain et social, auquel beaucoup aspirent, fait certainement l’unanimité dans sa réalisation. Les moyens pour y arriver posent cependant les jalons d’un débat. Une réponse globale à des enjeux globaux ou bien des solutions locales à des problématiques mondiales ? Les individus et les sociétés évoluent dans un environnement mondial tissé en toile. Ce phénomène d’interdépendance n’est pas récent. Il s’inscrit fondamentalement dans les premiers pas de l’histoire. Mais la singularité de notre temps, c’est l’ampleur et la sensibilité de l’interdépendance des États, des sociétés et des individus.

Une économie mondialisée

Le phénomène correspond à l’édification d’un système de relations, d’abord économiques et mondialisées. L’économiste et prix Nobel d’Économie, Joseph Stiglitz, dans son ouvrage La grande désillusion, définit la mondialisation économique comme L’intégration plus étroite des pays et des peuples du monde qu’ont réalisée d’une part la baisse des coûts de transport et de communication, et d’autre part la destruction des barrières artificielles à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et – dans une moindre mesure – des personnes.

La richesse générée par les échanges internationaux occupe une proportion de plus en plus importante de la richesse totale produite dans le monde. À ce titre, le commerce international représentait près de 50 % du PIB mondial en 2005, contre 38 % en 1985 et, à partir de 2002, il a augmenté beaucoup plus vite que le PIB mondial. En 2010, les exportations mondiales de marchandises ont augmenté quatre fois plus vite que le PIB. On voit bien l’interdépendance commerciale croissante des économies nationales. Le façonnement de la mondialisation économique correspond en grande partie aux décisions, tractations, négociations politiques et juridiques, prises de manière collective par les États, dans le cadre d’institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC ou l’OCDE). Par conséquent, l’ampleur qu’a prise la mondialisation influence sensiblement nos modes de vie.

Les grands groupes industriels déménagent

L’intégration et l’imbrication accélérées des économies a pour effet d’amplifier et de renforcer les intérêts, les complémentarités, les rapports de forces, les causalités des événements et des enjeux, des individus et des sociétés à travers le monde. Cette interdépendance incontournable s’inscrit, probablement et tout naturellement, dans l’évolution de l’espèce humaine socialisée. Des actions posées à un lieu A auront nécessairement une répercussion sur un lieu B. La multiplication des délocalisations de grands groupes industriels en est une bonne illustration. Le mode de consommation d’un bien ou d’un service chez un individu, une communauté ou une société donnée, exerce logiquement une pression sur le niveau et l’effort de production de ce bien ou service chez un travailleur, une usine ou une industrie donnée. On en vient inévitablement, par conscience, à se questionner sur l’impact du mode de vie d’un individu dans sa société, mais de manière plus globale, sur le monde. Dans cette optique, chacun devient responsable.

Agir ici pour un ailleurs différent

Agir ici commence par une prise de conscience de son mode et de son rythme de vie ainsi que de sa « position », sociale et économique, dans le monde. On porte une responsabilité, à travers notre niveau de consommation, sur les enjeux en matière d’éthique industrielle et de commerce équitable. Cette prise de conscience consiste à réfléchir sur l’impact des actions posées quotidiennement ou de son comportement, sur les personnes ou les sociétés d’ailleurs. Saisir réellement la réalité de l’autre qui est ailleurs. Ne pas en faire une conception idéalisée. Intégrer dans sa logique que l’autre d’ailleurs n’est pas différent de soi-même.

L'autre qui est ailleurs est pleinement humain

Il s’agit de vouloir rétablir l’individualité de l’autre d’ailleurs en dehors de son environnement culturel et traditionnel, pour ne pas dire exotique. Le saisir dans sa pleine humanité. A partir de cette prise de conscience, surgit une nécessité d’agir pour l’autre d’ailleurs et pour soi-même. Une autre manière de concevoir la solidarité internationale est à l’œuvre. Une sensibilisation régulière et enracinée dans des pratiques d’organisations solidaires est un moyen de garantir cette prise de conscience qui pousse vers un agir concerté. L’effondrement des usines au Bangladesh produisant des vêtements vendus au Canada et causant la mort de centaines de travailleuses et travailleurs a ouvert les yeux des consommateurs et d’investisseurs responsables. Sous la pression de ces personnes, des entreprises ont changé leur façon d’agir.

Redéfinir une nouvelle culture d'entreprise

L’idée d’intégrer ce « réflexe éthique » à chacune des étapes d’une production industrielle ou commerciale est possible. Il s’agit de la concevoir comme une préoccupation de l’ensemble des secteurs d’une organisation; et cette préoccupation nécessite en réalité, une redéfinition de la culture organisationnelle d’une entreprise. Un changement de culture au sein d’une organisation est une ‘’chose’’ d’envergure ou un projet qui se conçoit dans une perspective à long terme. Pour y arriver, ne faudrait-il pas débuter sur les bancs de l’école? Ensuite, on pourra poursuivre sur les bancs des universités qui forment les futurs et actuels gestionnaires et enfin, approcher le personnel de groupes industriels et des organisations concernées par ces enjeux mondiaux. Un changement de paradigme de pensée basé sur une prise de conscience de sa responsabilité et de sa place dans le monde s’impose à nos sociétés pour assurer une interdépendance bénéfique à tous, et non pas des avantages à quelques-uns.

L’avenir harmonieux de l’humanité en dépend.


vol 119, no 1 • 15 janvier 2014

Feu de camp

Photos  © BenCap

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