Eglise

L'indignation, pouvoir de mobilisation

 

par Céline Dubé

 

Nous avons connu, en 2012, un réveil populaire dans plusieurs régions du monde. Par exemple, les printemps "arabe" ou "érable", qui faisaient écho aux indignés de Wall Street : « Nous sommes les 99% de pauvres face au 1% de riches. Assez, c'est assez ». Il y avait dans ces mobilisations un rêve de changement social né d’une indignation.

Qu'est-ce que l'indignation au juste?

Comment la mobilisation devient-elle un pouvoir de transformation?
L’indignation, c’est tout le contraire de l’indifférence devant l’inacceptable. Cela n’a rien à voir non plus avec les sautes d’humeur passagères. Bernanos parlait de ce « cri spontané d’une conscience outragée par le scandale ». Cette émotion forte, bouleversante, qui hérisse tout notre être, face à d’autres qui subissent une injustice, voilà ce qui fait l’objet de l’indignation, à cause du lien social qui nous unit. Autrement dit, parce que nous nous reconnaissons une « commune humanité ».

Des exemples

Souvent, pour activer notre courage, nous avons besoin d’exemples d’hommes et de femmes de bonne volonté, croyant-e-s ou laïques, pour nous rappeler ce dont les êtres humains sont capables lorsqu’ils s’engagent entièrement. Notre temps parfois renomme ainsi « les saints ». Ainsi, dans la Bible, Jérémie le Prophète et Jésus le Nazaréen sont de bons exemples de « personnalités indignées » : parce qu’ils aiment leur peuple, ils espèrent un changement radical. De tout temps, des personnes indignées dérangent l’ordre social établi pour éveiller les consciences et appeler à une mobilisation. Parce que les droits humains sont bafoués par les effets ravageurs de la crise économique et les atteintes aux libertés. La Déclaration universelle des droits de l’homme (sic), proclamée à l’ONU en 1948, ne déclare-t-elle pas que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »?

L’indignation, la vraie, engage entièrement dans une action mobilisatrice avec d’autres qui vivent ce même mouvement de colère ou de révolte. Pour rendre possible, ce qui apparaît de prime abord comme impossible. Afin d’illustrer le processus engendré par ce sentiment d’urgence qui mobilise, je relirai une portion de l’histoire des femmes au Québec, celle qui ouvre sur la Marche mondiale des femmes.

La mobilisation initiée d’abord par la Fédération des femmes du Québec pour la
« Marche du pain et des roses » en 1995 survit maintenant au niveau international. Pour qu’une mobilisation puisse durer et traverser le temps, malgré des bas et des hauts inévitables, une organisation stable est très importante. Parce que c’est là que se soudent des solidarités, que s’approfondit l’analyse des causes systémiques, se dessine une vision alternative de la société et s’élabore la planification toujours actualisée des stratégies et des moyens d’actions collectives.

Marche du pain et des roses

Rappelons quelques événements où les femmes de la FFQ se sont engagées dans un processus de mobilisation. D’abord en 1990, pour souligner le 50e anniversaire du droit de vote des femmes, puis en 1992, pour Un Québec féminin pluriel et, plus récemment, les États généraux du féminisme qui ont rassemblé plus de mille femmes. Et l’on sait maintenant que l’indignation des Québécoises a trouvé écho dans le cœur des femmes au niveau international lors du rassemblement onusien de Beijng en 1995, pour donner naissance à la Marche mondiale des femmes qui se renouvelle à tous les cinq ans.

Et ces événements sont toujours précédés d’ateliers de discussions où les femmes approfondissent ensemble les causes systémiques de la discrimination envers elles. Une énorme réflexion collective qui se veut inclusive de toutes les différences. Ainsi, par exemple, deux des causes systémiques, le patriarcat et le néolibéralisme, apparaissent comme une superposition d’oppressions vécues par les femmes, non seulement parce qu’elles sont femmes, mais parce qu’en même temps, elles sont noires, lesbiennes, pauvres, immigrantes, etc. Ce qui amène les femmes à demeurer vigilantes pour ne pas reproduire les hiérarchies et les exclusions au sein de leurs propres organisations, et à valoriser plutôt le respect de la diversité. Au fil du temps, des solidarités se bâtissent entre ces femmes qui sont toutes concernées dans le combat quotidien.

Une charte mondiale…

Après avoir identifié les causes, les femmes dessinent ensemble une vision collective du projet de société féministe. Les Québécoises, enrichies elles-mêmes de l’expertise des femmes du monde, initient la Marche mondiale des femmes dès l’an 2000. Ce mouvement mondial d’actions féministes regroupe des organisations de la base qui font consensus autour de la pauvreté et de la violence, deux discriminations envers les femmes reconnues à la grandeur de la planète. Leur vision collective s’exprime dans la Charte mondiale des femmes pour l’humanité dont les valeurs (égalité, liberté, solidarité, justice, paix) et les actions visent un changement politique et social. On peut dire que cette charte expose une vision alternative pour construire un autre monde, un monde rempli d’espoir, de vie, où il fait bon vivre dans la diversité, la beauté et la paix.

Unies dans la solidarité

Une fois la visée bien définie et appuyée par l’ensemble des membres, des actions concrètes et des stratégies sont proposées. Comment faire pour rallier des femmes de différentes origines ethniques, culturelles, religieuses, politiques, de classe, d’âge, d’orientation sexuelle? Au lieu de diviser, cette diversité unit dans une solidarité plus globale. Éliminer la pauvreté dans le monde, réaliser le partage des richesses, éradiquer la violence à l’égard des femmes et obtenir le respect de leur intégrité physique et morale, voilà un plan d’action qui concerne toutes les femmes du monde. Et les priorités d’action seront choisies, selon la conjoncture propre à chaque pays. Il se peut qu’en Afrique, on priorise l’action contre l’excision pendant qu’au Canada, les femmes luttent contre la violence exercée dans la traite des femmes et des enfants, ou encore contre la violence domestique. Partout, on veut valoriser le leadership des femmes et la force des alliances entre les femmes et avec les autres mouvements sociaux progressistes.

En résumé, devant l’injustice sociale et le non-respect des droits humains, « la pire des attitudes est l’indifférence, affirme Stephane Hessel. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui font l’humain (…) : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence ». (1)

vol 119, no 1 • 15 janvier 2014

(1) Stéphane Hessel, Indignez-vous

Feu de camp

Photos © Louise Royer

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