Traite humaine

Insoumission ou sens critique chez les chrétiens?

 

par Lucien Lemieux

Les quatre structures institutionnelles de l’Église chrétienne sont mises en cause de nos jours :

• formulations doctrinales et certains enseignements,
• des rites sacramentels,
• la gouverne organisationnelle,
• des lois, règlements et coutumes.

 

Un constat d’insoumission ou de sens critique est omniprésent. Le mot « soumission » a plusieurs sens. Retenons qu’il désigne l’action de se ranger sous le pouvoir de quelqu’un. Compte tenu de la manière selon laquelle cette dépendance, enrobée d’obéissance, s’est généralisée durant des siècles, un ressac ne pouvait que resurgir dans la seconde moitié du XXe siècle. Des adultes instruits et responsables n’accepteraient pas d’être indéfiniment traités en mineurs dans l’Église. Qu’est-ce qui est sous-jacent à ce phénomène?

Autorité

Le mot latin auctoritas inclut auctor, c’est-à-dire fondateur, instigateur, auteur, garant. Le mot autorité est employé quatre-vingt-douze fois dans l’Évangile quadriforme. Par exemple, « toute autorité m’a été donnée au ciel et sur la terre »(1), aurait dit Jésus. Pour sa part, le mot pouvoir s’y trouve une seule fois dans la bouche du tentateur au désert(2). Un exégète mentionne ceci : « Jésus, lui aussi, a été tenté par le pouvoir. Mais il a préféré l’autorité. Le pouvoir remplace ou croit remplacer l’absence d’autorité par la contrainte »(3). En effet, quand le pouvoir devient abusivement domination, il caricature l’autorité et contredit celle de Jésus, celle de l’Agneau de Dieu; le mot agneau en hébreu, attribué à une personne, veut dire serviteur. « Moi, je suis au milieu de vous, comme celui qui sert »(4). L’autorité, exercée à la manière de Jésus, est libératrice; le pouvoir, laissé à lui-même, devient oppresseur et provoque l’insoumission, l’esprit critique, la dissidence, même le schisme(5). Un service d’autorité évangélique est indispensable dans l’Église à notre époque. Des pousses se manifestent localement dans ce sens, mais l’image publique de l’institution est obnubilée par un Vatican, handicapé de façon systémique.

Obéissance

L’apôtre Paul a affirmé que la peur est le propre des esclaves(6). En histoire de l’Église, l’esclavage est présent sous diverses formes, même sous des couleurs d’obéissance. Celle-ci a souvent été proposée, imposée, acceptée, mais il ne s’agissait pas de « l’obéissance de la foi »(7). En milieux fermés sur eux-mêmes, l’usage de l’obéissance peut être pernicieux. Et pourtant, étymologiquement, le mot latin oboedire provient de ob et d’audire, ce qui veut dire ouïr ou écouter devant, en somme prêter l’oreille à. Agissant ainsi, quiconque demeure libre de penser et de faire ce qui lui semble préférable selon sa conscience. « C’est elle qu’il est tenu de suivre fidèlement en toutes activités… Il ne doit pas être contraint d’agir contre sa conscience »((8). Une véritable obéissance, même celle qui fait l’objet d’un vœu, ne peut exclure un sens critique ni l’insoumission. Qui peut régenter une personne ou un groupe, en étant assuré qu’il n’entrave pas l’Esprit Saint?

Liberté de parole

La liberté de parole des membres de l’Église s’enracine dans la liberté de parole de Dieu. Jésus, la Parole incarnée de Dieu, en a été le témoin le plus explicite. Or, il a dit à ses disciples de toutes les époques : « c’est vous qui en êtes les témoins »(9). Comme les premiers témoins oculaires, toutes les personnes chrétiennement baptisées sont appelées à devenir « serviteurs de la parole »(10) de façon rayonnante. Dieu ne cesse de parler. Témoigner de lui individuellement et collectivement requiert de l’accueil, de l’ouverture, de la créativité. Être fidèle à la parole de Dieu n’équivaut pas à du conservatisme. L’Église chrétienne sous l’une ou l’autre de ses branches : protestante, catholique, orthodoxe est tentée constamment de succomber au fondamentalisme, à l’intégrisme et au traditionalisme pour ce qui a trait à l’interprétation de la parole de Dieu. La peur de l’erreur ne barricade-t-elle pas le Souffle divin, le Souffle de vérité, tout au long de l’histoire de l’Église? Le mot grec istoria (histoire) se traduit par « disponibilité », « ouverture à l’inattendu », « ouverture à autrui ». « La liberté d’expression est une marque d’authenticité et de fécondité(11). « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté »(12).

Dissidence

La prise de parole, même la plus critique, c’est-à-dire la plus apte à juger selon le sens étymologique du mot grec κrιτικοs, est en christianisme l’expression d’une exigence de la foi en Dieu. Un prophète divinement inspiré dérange l’ordre établi; il n’est pas un rebelle pour autant. D’ailleurs n’est-il pas écrit dans la Bible : « vivante est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’un glaive à double tranchant »(13) ? Une authentique confrontation au sein de l’Église est nécessaire, si l’on veut promouvoir la nouvelle évangélisation, annoncée par des dirigeants ecclésiastiques.

Selon son origine latine, le mot dissidence veut dire désaccord ou opposition. Le verbe dissedere se traduit par se tenir à l’écart, ce qui n’exclut pas de proposer des solutions de rechange. Quelqu’un de dissident avance vers un au-delà, dans la perspective d’une entente avec les tenants d’une opinion ou d’une orientation différente. Un « dissentiment responsable »(14) est possible chez des personnes exerçant l’autorité en Église; elles sont appelées à un leadership de transformation et non de gestion. De même, il l’est chez des éclaireuses et des éclaireurs, cherchant à combler le fossé entre la culture ambiante et la foi chrétienne là où ces personnes vivent quotidiennement.

Conclusion

Plonger chrétiennement(15) dans le monde en discernant l’Esprit Saint à l’œuvre n’est jamais trop tard. L’Église d’aujourd’hui est en passage vers demain. Est-ce trop tard(16)? Sans s’en rendre compte, des gens d’Église démotivent beaucoup de fidèles, incluant des personnes exerçant un ministère officiel en paroisse ou ailleurs. Il ne faut pas perdre espoir. L’Église est là où quelques membres se rassemblent pour se ressourcer, célébrer le Seigneur et rendre service dans leur milieu. Elle n’a plus d’autre choix que de changer, d’être audacieuse et de risquer à la suite de Jésus, sous le Souffle de vérité et d’amour. L’insoumission peut être fertile et le sens critique peut porter des fruits, surtout si l’on passe de la parole aux actes avec d’autres.

Références

(1) Matthieu 28,18
(2) Luc 4,6
(3) André DUMAS. Croire et douter, Genève, Éd. œcuménique, 1971, pp.116-117.
(4) Luc 22,27
(5) Mgr Geoffrey ROBINSON, Le pouvoir déviant. Les abus dans l’Église catholique, Montréal, Novalis, 2010, 394p.
(6) Rm 8, 15
(7) Ibid., 1,5
(8) VATICAN II, La liberté religieuse, No 3, pp. 559-560, Montréal, Fides, 1966, 671p.
(9) Luc 24, 48
(10) Luc 1,2
(11) Gaston PIÉTRI, De la liberté de parole dans l’Église. Le catholicisme et la crise de l’autorité, p.98, Paris, Les Éditions ouvrières, 1997, 137p.
(12) II Cor 3,17
(13) Hb 4,12
(14) Gerald A. ARBUCKLE, Refonder l’Église. Dissentiment et leadership, Montréal, Bellarmin, 2000, 333p.
(15) Timothy RADCLIFFE, Faites le plongeon. Vivre le baptême et la confirmation, Novalis, Montréal, 2012. 321p.
(16) Normand PROVENCHER, Trop tard? L’avenir de l’Église ici, Montréal, Novalis, 2002, 231p.

 

 

vol 118, no 3 • 15 novembre 2013

Entrée d'église

Photo : BenCap

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