gens qui inspirent

Les portes de la liberté

Pierrette Bertrand


Derrière les murs gris et bétonnés du centre de détention pour hommes à Montréal, communément appelé « la prison de Bordeaux », chaque semaine, des détenus conçoivent et réalisent une émission de radio. Un projet unique en son genre au monde, puisqu’il permet que la voix des détenus retentisse au-delà de leur cellule. Ce projet radiophonique, c’est « Souverains Anonymes » conçu et mené par Mohamed Lofti, journaliste et enseignant.

UNE FORME D’ÉPANOUISSEMENT

Ce Montréalais des médias et des communications voulait donner la liberté d’expression aux détenus mais il fallait d’abord convaincre la direction de l’établissement avec de bons arguments. L’émission et le temps de préparation, précisait M.Lofti, permettraient une certaine forme d’évasion pour les détenus et surtout, favoriseraient l’épanouissement de chacun. À l’évidence, les hommes réfléchiraient à leur passé, leur emprisonnement et surtout à leur avenir car il ne s’agirait pas d’une téléréalité qui tombe dans le sensationnalisme d’une vie en prison. Il s’agirait plutôt d’offrir un moyen d’expression à ceux qui sont détenus et une chance à la réhabilitation.

DES PRISONNIERS SE PARLENT

Le directeur de l’époque, M. Arthur Fauteux, crut au projet novateur et le ministère de la Sécurité publique accepta de le soutenir financièrement. Un studio radiophonique fut installé dans un coin de la prison et le dimanche 4 janvier 1990, la radio FM diffusait la première émission des « Souverains Anonymes ». Depuis ce jour, deux fois par semaine, des prisonniers se parlent autour d’un micro de radio et depuis janvier 2013, l’émission est devenue une web télé.

Le 26 mars 1992, pour la première fois, un directeur de prison et des prisonniers se parlaient autour d’un micro de radio. Les questions étaient intelligentes, nuancées, et parfois, d’un humour étonnant. Les réponses aussi… De cette rencontre, Mohamed Lotfy retient ce moment exhaltant :

Monsieur le directeur, la liberté est une maison à plusieurs portes. Laquelle tu nous ouvres? Celle du respect? De la tolérance? De la création? De la communication? Celle de l’amour ou celle de Bordeaux?
Je vais vous ouvrir toutes les portes sauf celle de Bordeaux. La question est bonne Si vous ouvrez toutes ces portes-là, la seule qui va retarder, c’est celle de Bordeaux, mais elle va finir par s’ouvrir et elle va se refermer à jamais. Mais si vous ne mettez toutes vos énergies que sur la porte de Bordeaux et ne découvrez pas celle du respect, de la tolérance, de la communication, c’est vrai qu’elle va s’ouvrir… Mais elle va se ré-ouvrir aussi!

 

SE RESPONSABILISER

Les détenus préparent avec grand soin leurs textes, leurs questions d’entrevues et leurs prestations musicales et poétiques. M.Lotfy donne beaucoup d’importance à la préparation, au style que les gars vont choisir. C’est une façon de les responsabiliser dans la prise de parole. Son désir, ouvrir une brèche dans cet univers fermé pour que les détenus puissent s’exprimer et se forger une autre image que celle du prisonnier. De plus, les familles ont un aperçu du cheminement de leur proche. « Quand on vient ici, dit Éric, on est tous des criminels ternis par les crimes qu’on a fait. Mohamed, c’est La personne qui peut trouver le petit bout de nous qui reste et il l’astique à chaque fois qu’on vient ici pour le faire ressortir ».

« SOUVERAINS ANONYMES » HONORÉ

Depuis 1989, quelques 20 000 détenus ont pris la parole devant le micro; 600 invités, la plupart des artistes, ont également participé à l’émission. Depuis 1989, ce projet représente 1000 heures montées et diffusées par une vingtaine de radios communautaires au Québec, au Canada et en France. À plusieurs reprises, Souverains anonymes et son réalisateur Mohamed ont été honorés au même titre que certaines grandes œuvres audiovisuelles.


vol 120, no 2 • 15 avril 2015

 

Gens qui inspirent

 

Dessin UISG

 

 

image©UISG
(Union internationale des supérieures générales)

 

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