gens qui inspirent

Jeannine Trépanier Laurin, une femme libre

Pierrette Bertrand

Elle avait 18 ans quand sa mère, avant de mourir, l’exhorta à demeurer autonome et heureuse dans ses choix. « Ne sacrifie pas tes projets pour ton père et ton frère », lui avait-elle dit. Jeannine retourna donc au travail comme secrétaire, attendant la fin des études de son futur mari. Le 26 décembre 1955, elle épousa Robert Laurin, l’homme de sa vie, dont l’internat en médecine n’était pas terminé. Et vint la vrai vie… Pendant que Docteur Robert parcourait la ville et l’Île Jésus pour visiter les malades, Jeannine, mère de trois enfants nés en trois ans, tenait maison, répondait au téléphone, transmettait les appels à domicile, classait les dossiers. Jeune et en amour, elle goûtait le grand bonheur.

Déploiement et croissance

Les conditions matérielles s’améliorant, le couple décida d’acheter un terrain et d’y construire la maison. Pendant que le mari travaillait 80 heures/semaine, Jeannine rencontrait l’entrepreneur, commandait les matériaux, surveillait les travaux, tenait la comptabilité et préparait les payes. La famille s’agrandit bientôt d’un garçon et d’une fille. La mère chérissait les enfants et s’avérait éducatrice née : elle inventait pour eux des jeux et des histoires, accueillait les petits amis, montait avec eux des pièces de théâtre, fêtait les anniversaires … Comme parent, elle participait aux sorties scolaires et s’impliquait au comité d’école.

Réorientation

Les années passèrent et Jeannine entrevoyait déjà le jour où ses trois grandes filles quitteraient la maison, suivies ensuite des deux derniers qui vieillissaient. Elle avait toujours été la mère de ses enfants, l’épouse du docteur… Qu’avait-elle gardé pour elle? Que faire maintenant? 25 ans à la maison avec 5 enfants… ça n’ouvre pas beaucoup les horizons, se disait-elle! C’était le trou noir. Un jour, une petite annonce tomba sous ses yeux : le Conservatoire LaSalle proposait des cours de théâtre pour adultes. Mais à 43 ans, parmi des jeunes de 18 à 25 ans ? Elle consulta ses filles qui réfutèrent vite ses objections et la décidèrent de s’inscrire. Il fallait maintenant faire face aux étudiants! Ceux-ci l’accueillirent sans faire la différence. Les professeurs à leur tour l’accueillirent comme toute étudiante. Elle n’était plus l’épouse de… ni la mère de… elle était devenue elle, Jeannine!

Après 2 ans de cours, on lui offrit de devenir professeur de diction et d’élocution française. Nécessité oblige; elle se remit aux études pour l’obtention d’un DEC en Sciences de la Parole et présenta sa thèse devant un public exigeant. Pour conserver une certaine autonomie financière, elle travailla l’été comme secrétaire, accepta quelques contrats dans des troupes de théâtre, joua en prison… Pendant 5 ans, elle enseigna au Conservatoire aux enfants en difficulté d’élocution, aux adultes qui désiraient s’initier à la prise de parole publique et fut embauchée dans une école secondaire pour les activités parascolaires. Une myélite virale mit fin temporairement à ses engagements.

Engagement social et politique

Un jour, lors d’une réunion en paroisse, le curé la présenta en disant : madame Laurin, cuisinière et secrétaire! Avec la riche expérience de vie qui était la sienne, un parcours professionnel remarquable, 15 ans comme présidente de la Saint-Vincent-de-Paul, que fallait-il encore prouver? Malgré sa blessure, elle ne s’arrêta pas. Ses visites à domicile et ses engagements bénévoles dans le milieu lui avaient fait voir la réalité de Cartierville : manque d’infrastructures communautaires, pauvreté des logements, circulation de drogue… Jeannine se mit à l’œuvre et forma un conseil de quartier composé de quatre femmes décidées, sans autre pouvoir que celui de convaincre la population et les autorités politiques du besoin d’un centre sportif.

Sondage, étude de besoins, rencontres des autorités… Elles frappent aux portes, sillonnent les parcs, multiplient les apparitions publiques, assistent aux séances du conseil de ville… Après 15 ans de démarches et de luttes, les divers paliers gouvernementaux acceptent d’investir les 20 M nécessaires à la réalisation du Complexe Aquatique Sportif et Communautaire. L‘objectif visé : sortir les jeunes de la rue et offrir aux adultes un lieu de rencontre dans la communauté. Le complexe fut inauguré en grande pompe le 24 avril 2010 avec tous les hommages rendus à Jeannine. Le maire salua son mari en disant: « Bonjour saint homme! Vous avez du mérite : votre femme m’a harcelé pendant 15 ans! »

Si vous demandez à madame Laurin aujourd’hui de quoi elle est le plus fière, elle répondra : De mes enfants, des 58 ans de vie avec mon conjoint et ma famille et de la chance que j’ai eu d’être une femme croyante et autonome ».

 

vol 119, no 1 • 15 janvier 2014

 

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Jeannine Trépanier

 

Nouvelle revue franciscaine
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